c’est la ville immense carnassière qui reprend ses droits comme un empire ancien sorti de terre et les rues ces artères géantes ces veines noires qui rampent qui s’enroulent sans pardon libres indomptées multiples infinies elles colonisent tout
le métro me traverse comme une seringue une injection de vitesse et de peur grise dans les veines de la ville le wagon est une extension de la gorge de béton un tube d’acier qui nous avale et nous recrache sans nous avoir vus ici la promiscuité est une insulte silencieuse on est collés les uns aux autres des peaux étrangères qui se frôlent sans jamais se rencontrer dans une odeur de sueur froide de métal chauffé et de fatigue ancienne
sous mes pieds les rails hurlent un cri de fer qui déchire le tunnel et fait vibrer mes os jusqu’à la nausée je regarde les vitres noires et je vois des visages déformés des reflets de fantômes qui flottent sur l’obscurité du vide personne se regarde on fixe le vide ou les écrans bleus pour pas voir qu’on est déjà digérés on est des corps-courants des molécules de passage dans l’intestin de la machine
les bâtiments s’empilent se chevauchent se répondent en montagnes de verre en labyrinthes d’acier qui grattent le ciel pour y plonger leurs racines dans des abîmes sans fond les avenues s’étirent s’enlacent se perdent dans l’infini serpentent entre des ponts suspendus et des tunnels qui avalent la lumière elles se croisent se dédoublent comme des racines monstrueuses d’un arbre fou plus vaste que le temps lui-même plus lourd que la mémoire humaine
je suis fatiguée d’être solide fatiguée d’être fluide je voudrais m’asseoir au milieu arrêter la machine mais la ville arrête pas elle broie en continu rails-nerfs tout clignote tout contrôle elle s’injecte dans mes yeux me ronge de l’intérieur m’épuise me frappe me fait pleurer de sel de chaleur et de silence plus de saisons ni de repères juste une lumière trop blanche trop vaste et mes larmes qui tombent comme des sacs plastiques éventrés que le vent empile jusqu’au ciel
et la nuit est un monstre que je vois et sens elle descend comme une chimère de verre et d’acier me plaque au sol m’écrase de ses millions de pieds anonymes m’étrangle et rit avec le bitume je suis pas leur flux je suis leur faille la ville peut bien m’écraser je laisse des ondes dans le béton des échos dans les angles des battements dans les tunnels je déborde exprès je marche plus lent je parle plus fort je prends de la place ils appellent ça désordre moi j’appelle ça respirer
ville-noire ville-bouche je suis encore là et ça ça fait du bruit ville-feu ville-feuille ville-faille

