Cléodric-Gaspien se tient devant son fromage avec une gravité que personne ne pourrait comprendre. Il le saisit, le repose, hésite, le prend à nouveau. Ses doigts effleurent la croûte, hésitent entre caresse et mesure, comme s’il sondait l’âme du produit. Il approche la pâte de son nez, ferme les yeux, inspire, expire. L’odeur est complexe : un mélange de lait rance, de cave humide, d’ammoniaque à peine perceptible. Chaque respiration lui apporte une nuance nouvelle : un souffle herbacé, une pointe de sel, un parfum qui évoque des caves oubliées et des dimanches humides dans une cuisine silencieuse.
Il étudie le fromage à la lumière. La croûte est légèrement collante, le jaune pâle de la pâte varie selon l’angle. Il retourne le bloc, le caresse du bout des doigts, cherche le point exact où la croûte cède à la pâte. Il saisit le couteau, le fait glisser lentement. Le crissement est presque musical. Les miettes tombent sur la planche comme un rituel secret. Cléodric-Gaspien examine le morceau tranché, le soulève, le regarde, l’incline, et renifle encore une fois. L’odeur est maintenant plus intime, plus personnelle. Il ferme les yeux, inspire profondément, imagine la trajectoire des moisissures, la densité du lait, la résistance subtile de la pâte à ses dents.
Enfin, il dépose le morceau sur sa langue. Il ne mord pas, il laisse fondre. Il sent le sel se répandre, la douceur du lait envahir son palais, puis une amertume légère, presque moqueuse, surgit. La texture change, fond et résiste en même temps. Son corps s’ajuste, sa main gauche repose sur la table, tremble légèrement. Il avale lentement, laisse le goût s’installer, observe l’arrière-goût : une trace persistante d’herbe sèche, de cave humide, d’un quelque chose qu’on pourrait presque appeler nostalgie. Il ouvre les yeux, regarde le morceau suivant.
Le rituel reprend, inchangé. Il retourne le fromage, l’examine, le caresse, le découpe. Il observe le couteau glisser, les miettes tomber, la pâte se plier sous la lame. Il pose le morceau sur sa langue, ferme les yeux, laisse fondre, sent chaque nuance, chaque souffle, chaque grain. Chaque geste est répété avec minutie. Chaque respiration devient un acte sacré. Il se dit que c’est inutile, mais continue, comme un prisonnier volontaire de ce microcosme de lait et de sel.
Il inspecte la croûte restante, la touche du bout des doigts. L’odeur s’accroche à sa peau, il la respire à chaque mouvement de main. Il se demande si l’odeur persistera dans la cuisine, si le monde entier pourra un jour sentir ce qu’il sent maintenant. Il imagine que chaque seconde passée à ce rituel est une seconde où tout le reste du monde n’existe pas. Il pense qu’il pourrait passer sa vie entière à ce geste, et pourtant il le refera demain. Et après-demain. Toujours.
Il reste là, immobile, le fromage presque terminé, les miettes éparpillées comme un tapis de mémoire. Il caresse la croûte une dernière fois, inspire, goûte l’air autour, puis le met de côté. Cléodric-Gaspien ne sait pas pourquoi il continue. Peut-être pour le goût. Peut-être pour la lenteur. Peut-être juste pour sentir quelque chose dans un monde qui n’a plus de sens. Et il se dit, avec un petit sourire, que demain, il recommencera, parce que c’est la seule chose qu’il sait faire.

