je laisse la ville m’habiter

la ville se liquéfie c’est pas de l’eau c’est du goudron chaud qui remonte par les chevilles une mélasse grise qui poisse le pantalon et qui tire vers le bas la submersion a rien de poétique c’est une succion de chantier un étouffement lent sous le poids des dalles je marche plus je m’enfonce dans le ventre mou du boulevard

le bitume s’infiltre dans les pores bouche les veines avec du sable de concassage et de la suie mes poumons s’encrassent de ciment frais chaque inspiration est une pelletée de gravats je coule pas pour nager je coule parce que la ville a décidé de me digérer de faire de moi son sédiment son déchet de fond de cuve

mon corps se change en carcasse de béton les os cassent pour devenir des ferrailles tordues les muscles se figent en câbles de haute tension et quand j’ouvre la gueule pour gueuler je crache des bouts de maison des morceaux de briques pilées des tuiles rouges qui me rayent la gorge je vomis le quartier tout entier pour laisser la place aux structures de cette mère-machine qui m’écrase

je sens les fondations des tours me percer la peau comme des aiguilles rouillées c’est pas une fusion c’est un viol de ferraille une greffe de pierre qui prend de force je suis le dépôt des rues la crasse qui stagne au fond des regards je résiste plus j’ai plus la force de faire semblant d’être humain je laisse la ville m’habiter jusqu’à ce que mon sang ait le goût du gasoil et le bruit des canalisations

je dérive dans le gris entre deux dalles entre deux mondes entre deux étages je suis la silhouette qui se dissout dans la pisse du matin je coule parce que le ciel est trop lourd et qu’au fond de ce silence de béton y’a au moins la paix des pierres qui demandent plus rien à personne

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