je charrie les pluies — les colères — les larmes

je parle depuis le caniveau à hauteur de vos semelles là où vous regardez pas là où tout finit quand ça déborde je reçois ce que vous laissez tomber et ce que vous refusez de porter je suis plein de mégots de sang dilué de restes de nuits de papiers d’identité détrempés et de tickets de caisse qui prouvent que quelqu’un a existé aujourd’hui je sais qui rentre tard qui a plus de clés qui a plus de maison je sais le poids exact d’un corps qu’on traîne d’un sac trop lourd d’une fatigue sans banc vos villes brillent au-dessus de moi en dessous ça pourrit lentement correctement

je charrie les pluies sales les colères rincées les larmes qu’on compte pas je suis l’égout de vos politiques la bouche basse de vos promesses tout ce que vous appelez débordement c’est moi vous parlez de sécurité la tête haute moi je récupère les matraques invisibles les courses-poursuites sans témoins les pas pressés des corps qui ont appris à disparaître vite je connais les genoux ouverts les mains tremblantes les sacs posés trop longtemps contre un mur je garde les traces quand vous effacez je garde les noms quand vous parlez de chiffres

quand vous nettoyez la ville c’est moi que vous noyez vous poussez tout vers le bas vers moi la misère les déchets les vies trop lentes et après vous dites qu’elle vient de là je suis le caniveau je ai pas de voix officielle mais j’entends tout les insultes jetées comme des bouteilles les silences forcés les corps qu’on évite parce qu’ils font tache je sais quand la police passe et quand elle reste je sais qui peut rester allongé et qui doit se relever vite je vois les chaussures propres marcher à côté sans dévier je sens les corps fatigués glisser jusqu’à moi

vous m’utilisez pour que la ville reste présentable je suis le dessous nécessaire sans moi ça déborderait partout ça vous éclabousserait je suis la preuve que rien disparaît tout circule tout revient tout s’accumule un jour je remonterai pas par vengeance par saturation je parlerai par odeur par inondation par présence je sortirai des trottoirs des bouches d’égout des angles morts et vous verrez enfin ce que vous avez laissé couler je suis le caniveau je suis la mémoire basse de votre ville propre et je déborde déjà

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