fenêtres closes le monde est un film muet qui défile derrière le verre teinté je monte le son jusqu’à ce que le plastique de la portière vibre contre ma cuisse le rap tape fort un rythme de guerre une basse qui cogne comme un battement de cœur artificiel c’est ma propre machine que je branche sur le secteur pour remplacer le rythme que la ville a étouffé sous ses pavés
la voix dans les enceintes crache une vérité brute qui connaît pas la politesse des bureaux ça résonne dans ma cage thoracique ça redonne une cadence à mes poumons encrassés je suis une bulle de métal et de bruit qui fend la grisaille du boulevard une petite cellule de résistance avec son propre système respiratoire
et puis le feu passe au rouge l’élan se brise net devant une ligne blanche tracée au sol comme une frontière absurde on est tous là alignés moteur tournant à attendre un signal qui vient d’ailleurs la vie qui stagne dans une file indienne de pots d’échappement et de regards qui s’évitent je regarde le décompte des secondes sur le cadran du piéton c’est le temps qui s’égoutte dans le caniveau sans qu’on puisse le retenir
on attend quoi le vert la fin du mois la retraite ou juste que le ciel s’ouvre un peu entre deux immeubles mon cœur bat au rythme de la caisse claire mais mes mains sur le volant sont immobiles figées dans cette suspension forcée la ville nous impose ses pauses ses arrêts cardiaques ses temps morts où l’on se rend compte qu’on avance pas vraiment on fait juste tourner le compteur
mais la musique lâche pas elle continue de pousser derrière mes tempes elle empêche le silence de la rue de s’infiltrer par les fentes de l’habitacle le feu peut bien rester rouge une éternité j’ai mon propre moteur sous le capot et une autre ville qui s’invente dans les basses une ville où l’on s’arrête jamais parce qu’on a enfin trouvé la fréquence du mouvement pur
je baisse pas la vitre je garde mon air et mon vacarme c’est ma petite chambre noire mon studio de survie entre deux feux rouges et si le monde doit s’arrêter là au milieu du carrefour j’irai jusqu’au bout du morceau avant d’ouvrir la porte

