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Les rois du rayon frais

Des gosses largués dans un monde trop rapide, trop propre, trop lisse. Nous, on est rugueux. Les ongles noirs, les idées rouges.

On est descendus du bus comme on sortirait d’un rêve sale. Toi avec tes godasses trouées, moi le sweat de travers, les cernes en guise de maquillage, le regard vide ou trop plein. On ressemblait à rien. Pas un couple de pub, pas une belle image.

Le genre de duo qu’on évite du regard, ou qu’on juge du coin des lèvres, vite fait, avec un sourire en coin, un rictus. Mais on s’en foutait. Ce soir, on avait une mission : bouffer des putains de burgers.

Tes doigts collaient un peu quand t’as chopé le caddie qui grinçait comme un chien blessé. Nous deux, c’est un peu pareil. Des gosses largués dans un monde trop rapide, trop propre, trop lisse. Nous, on est rugueux. Les ongles noirs, les idées rouges.

On flottait dans les néons du Lidl comme dans un aquarium, cherchant nos morceaux de joie : steaks hachés, buns sucrés, cheddar en promo. Tu t’es arrêté devant les cornichons et t’as fait ta blague habituelle, comme un gosse et j’ai ri, encore, parce que t’es con. Et que j’adore quand t’es con.

On était pas beaux, pas médiatiques, pas dignes d’un scroll Instagram. Pas faits pour les pubs à sourire blanc. Mais ta main dans la mienne, c’était un pacte. Une promesse crade mais solide. On sentait la clope froide, le manque d’avenir, les jours gris passés à tourner en rond.

Et pourtant, dans ces rayons, entre les bières pas chères et les patates terreuses, on brillait. Un peu. Juste assez. T’as tenu ton cheddar comme un lingot, moi j’ai attrapé la sauce — trop épicée — et t’as rien dit, parce que tu sais que c’est là que j’existe : dans mes erreurs, mes excès, mes lubies absurdes.

À la caisse, on a déballé notre festin de fin du monde. Du gras, du sucre, des rêves frits. La caissière nous regardait comme si elle voulait pas trop s’attarder sur notre genre. Nous, on souriait.

On savait qu’on ne rentrait pas dans les cases. Alors on s’en fabriquait. En carton, peut-être. Mais avec de l’amour dans chaque pli. Dehors, le ciel s’écrasait. Gris, lourd, comme nos lendemains. Mais ce soir, on avait décidé de battre le cœur.

Une fois rentrés, on a vidé les sachets plastiques sur la table qui penche. Ça sentait la ville mouillée, l’épicerie qui fatigue. T’as allumé la hotte pour rien, juste pour le bruit de vaisseau spatial. Et c’était ça, ouais : notre cuisine, notre fusée de fortune.

Tu retournais les steaks avec ma spatule volée chez ma mère, moi je coupais des tomates avec un couteau trop usé et vraiment pas pratique. On faisait ça sérieusement. Comme un rite. Nos burgers, nos hosties. Tu grillais les steaks doucement, et moi j’empilais les tranches de vie comme des totems de survie.

Tu m’as dit qu’on devrait ouvrir un resto. J’ai répondu qu’on l’appellerait Chez les Naufragés. On a ri doucement. Pas trop fort. Les voisins sont nerveux. On a pris des couverts dépareillés, des verres de fast-food, du papier toilette en serviette.

Pendant que tu faisais griller les pains, je versais deux bières tièdes. Ça sentait le gras, le pain chaud, la consolation. On a servi nos burgers dans des assiettes ébréchées et on a mangé comme des rois tombés du trône.

La bouffe avait un goût de victoire. Elle noyait les galères, les lettres de la CAF, les trajets en bus qui grattent les rêves. Elle brûlait l’attente et le silence.

Puis tu m’as regardée. Tes yeux marqués mais encore là. Encore brillants. Et tu m’as dit qu’on n’avait peut-être rien, mais qu’on avait ça. J’ai hoché la tête, la bouche pleine. Parce que c’était vrai. Putain, c’était vrai.

On a bouffé dans le lit. Devant une série pourrie. Nos jambes nouées comme des câbles, nos corps emmêlés dans une chaleur crasse mais douce. On était moches. Magnifiques. Fauchés mais pleins de sauces. Hors du monde mais violemment vivants.

Et putain, ça valait tous les palaces. Ce festin bricolé, c’était notre royaume. Ce monde pourri, on lui arrachait encore des moments de grâce. Avec trois fois rien. Et tout l’amour.

Ce petit rituel. Ce refuge en pain de mie. Ce HLM transformé en château. Ce royaume à l’huile de tournesol. Même si le monde nous regarde pas. Même si on est nulle part. On est chez nous. L’un chez l’autre. Pour toujours ou juste pour ce soir. Avec du ketchup et de la mayo en guise de serment.

Peut-être que demain sera encore gris. Peut-être qu’on retournera au Lidl pour chercher les mêmes trucs, répéter les mêmes gestes, ramer dans la même routine. Mais ce soir, dans la lumière tremblante d’une bougie fatiguée, nous deux, on était là. Vivants. Ensemble.

La preuve qu’il reste encore de la beauté. Quelque part. Dans les recoins. Dans les marges. Dans toi et moi.

Des gosses largués dans un monde trop rapide, trop propre, trop lisse. Nous, on est rugueux. Les ongles noirs, les idées rouges.