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Faut bien un rituel pour pas mourir (Ou comment Georgelin et Flep calent l’univers avec un vieux mug fendu) (Ou comment Georgelin et Flep préparent la révolution en peignoir) (Ou comment Georgelin et Flep recréent l’humanité dans 12m²) (Ou comment Georgelin et Flep s’accrochent à leur cafetière comme à la vie)

T’avais la bouche entrouverte comme un môme perdu et les draps autour de toi comme une marée de linge sale. J’ai pas eu le cœur de te réveiller. Pas tout de suite. Alors j’ai fait le café. Deux tasses, comme d’hab. Même si je savais que t’allais râler parce qu’il est trop fort, ou pas…

Ce matin, je t’ai regardé dormir.

T’avais la bouche entrouverte comme un môme perdu et les draps autour de toi comme une marée de linge sale. J’ai pas eu le cœur de te réveiller. Pas tout de suite. Alors j’ai fait le café. Deux tasses, comme d’hab. Même si je savais que t’allais râler parce qu’il est trop fort, ou pas assez, ou tiède, ou « bizarre, non ? ».

Tu râles. Mais tu bois.
Tu dis rien. Mais tu restes.
Et moi, je continue de faire le café comme on envoie un message dans l’espace. Peut-être que tu le capteras. Peut-être que ça s’écrasera juste dans le vide entre nous.

Tu sais, j’ai jamais compris comment on en est arrivés là. Enfin si : un jour t’as dit « on pourrait habiter ensemble, juste pour voir.” Et moi j’ai dit “OK, mais pas longtemps. » Et maintenant ça fait quatre hivers qu’on survit dans ce micro-studio de 12m², à moitié debout, à moitié cramés, mais toujours là.
Toi tu dis que je fais trop de bruit. Que je laisse traîner mes fringues. Que je parle trop. Mais sans mon vacarme, tu serais déjà devenu silence à 100%. Et moi, sans ton silence, je serais juste du bruit pour rien.

On a presque rien, Georgelin.
Une cafetière éclatée. Des tasses fendues. Un matelas qui gémit plus fort que nous. Deux corps usés, deux rêves en vrac, et ce foutu café du matin, notre seul truc qui tient encore debout.

Ce matin, il est amer. Pas à cause de la dose. Juste… parce que c’est un de ces jours où tout goûte la fin.
T’es pas encore levé, mais t’es déjà là. Dans l’odeur de clope froide. Dans ton carnet mal fermé. Dans la poussière qui t’attend sur la table. Moi, je fais genre je te vois pas, mais t’es partout.

Et je me demande : est-ce que toi aussi tu te demandes ?
Tu te demandes ce qu’on fout là ? Pourquoi on continue ce simulacre de rituel de café du matin ? Comme si on croyait encore à quelque chose ? Tu penses à partir, parfois ? À claquer la porte, sans rien dire, comme dans les vieux films muets ?

Moi je saurais si tu partais. Je le sentirais dans la cuillère que tu poses. Dans le « ouais » vide que tu balances quand je demande si ça va.
Mais ce matin, t’es encore là.
Alors je fais le café.
Parce qu’il faut bien un rituel pour pas mourir.

Tu vas te lever dans deux minutes. Tu vas traîner les pieds. Grogner. Enfiler ton vieux pull à trous. Tu vas râler. Et je vais rien dire. Je vais juste te tendre ta tasse. Et toi, tu vas la prendre. Comme une promesse. Ou une capitulation.

Tu fais une grimace à la première gorgée. Puis tu me regardes.
— Il est pas si mal aujourd’hui.
Et là j’ai presque envie de pleurer. Parce que c’est rien. Mais c’est tout. C’est ton « je reste. » Ton « je tiens encore. »

On boit en silence. Un silence chaud. Un silence qui contient plus d’amour que tous les mots usés du monde.

Et puis, t’as cette phrase. Tu la balances comme une blague.
— Et si on changeait tout ?
Je dis rien. T’as toujours ces lubies au réveil. Refonder la société. Réécrire notre vie. Adopter un hérisson anarchiste. Mais là, y’a quelque chose dans ta voix. Pas du rêve. Du feu.

Tu dis qu’on pourrait partir. Déménager. Se reconstruire ailleurs. Avoir de l’espace. Un vrai lit. Des murs qui nous étouffent moins.

Je souris. Je dis :
— Et si on commençait par du bon café ?
Tu hoches la tête.
— Et des fraises. Et un rideau qui tient debout.
Et puis, comme si tu lançais un caillou dans l’eau :
— Ou on peut tout arrêter là.
Je te regarde. Tu fixes ta tasse. Tu précises pas. T’as pas besoin. Moi je comprends.
Pas arrêter « nous ».
Arrêter.
Tout.

Ce matin, t’as mis du poison dans le café. Je le sais maintenant. Je le sens. C’est pas le goût. C’est le silence. La façon dont tu respires. La lenteur avec laquelle tu bois. Et ton regard, qui évite le mien.

T’as voulu un dernier matin. Un dernier café.
Je regarde ma tasse. Tiède. Presque vide.
Et je te regarde, Georgelin.

Je souris. Je lève ma tasse.
Et je dis :
— À la vie tiède.
Je la termine d’une traite et puis je la repose. Lentement.
Et tu dis :
— Ouais Flep. À la vie tiède.

Puis je dis rien. Et toi non plus.
Parce que des fois, le rituel, c’est pas fait pour survivre.
C’est fait pour savoir quand c’est fini.

T’avais la bouche entrouverte comme un môme perdu et les draps autour de toi comme une marée de linge sale. J’ai pas eu le cœur de te réveiller. Pas tout de suite. Alors j’ai fait le café. Deux tasses, comme d’hab. Même si je savais que t’allais râler parce qu’il est trop fort, ou pas…